Passer au contenu

Le smartphone dans votre poche, la voiture garée devant chez vous ou l’ordinateur sur lequel vous travaillez ont probablement un point commun : une partie de leurs composants a transité par l’un des corridors maritimes les plus stratégiques au monde.

Une batterie fabriquée en Asie, une pièce métallique issue d’un complexe industriel du Moyen-Orient ou un semi-conducteur produit dans une usine de haute technologie a peut-être franchi un étroit passage entre la péninsule Arabique et la Corne de l’Afrique avant de remonter vers la Méditerranée puis de rejoindre un port européen.

Cette route repose sur deux infrastructures complémentaires : le détroit de Bab-el-Mandeb et le canal de Suez. Ensemble, ils constituent la liaison maritime la plus directe entre l’Asie et l’Europe. Une grande partie du commerce mondial dépend de leur bon fonctionnement.

Un corridor structuré autour de deux passages stratégiques

À l’entrée sud de la mer Rouge se trouve le détroit de Bab-el-Mandeb, qui sépare le Yémen de Djibouti. Large d’environ 29 kilomètres à son point le plus étroit, il constitue la porte d’accès à l’un des axes commerciaux les plus fréquentés de la planète.

Plus au nord, le canal de Suez traverse l’Égypte sur près de 193 kilomètres et relie directement la mer Rouge à la Méditerranée.

Ces deux passages forment un ensemble indissociable. Un navire reliant Shanghai à Rotterdam doit franchir Bab-el-Mandeb pour entrer dans la mer Rouge avant de remonter vers le canal. Sans accès au détroit, le canal devient inaccessible. Inversement, une fermeture du canal prive le détroit de sa principale fonction commerciale. Ensemble, ils offrent le chemin maritime le plus court entre l’Asie et l’Europe.

Bab-el-Mandeb, porte d’entrée de la mer Rouge

Le nom Bab-el-Mandeb est généralement traduit par « Porte des Larmes ». Utilisée depuis des siècles par les marins, cette appellation témoigne de l’importance historique et de la réputation parfois redoutée de ce passage.

Le détroit se compose de deux voies de navigation permettant de séparer les flux entrants et sortants. D’un côté se trouve le Yémen, marqué par plusieurs années de conflit. De l’autre, Djibouti et l’Érythrée, deux États dont la position géographique leur confère une importance stratégique majeure dans le commerce maritime international.

Dans des conditions normales, entre 8 et 9 millions de barils de pétrole transitent chaque jour par Bab-el-Mandeb. À cela s’ajoutent des flux continus de porte-conteneurs, de vraquiers et de méthaniers. L’ensemble représente entre 10 et 12 % du commerce maritime mondial ainsi qu’une part significative du trafic conteneurisé traversant la mer Rouge.

Cette dépendance s’explique par une réalité simple : Bab-el-Mandeb constitue le seul accès maritime direct au canal de Suez depuis le sud. Toute interruption du trafic oblige les navires à emprunter des routes beaucoup plus longues et plus coûteuses.

Le canal de Suez, un accélérateur du commerce mondial

L’ouverture du canal de Suez en 1869 a profondément transformé les échanges internationaux. Avant sa construction, les navires reliant l’Europe à l’Asie devaient contourner l’ensemble du continent africain en passant par le cap de Bonne-Espérance.

En réduisant de près de 7 000 kilomètres la distance entre les deux continents, le canal a modifié durablement la géographie du commerce mondial et renforcé l’intégration économique entre l’Europe, le Moyen-Orient et l’Asie.

Aujourd’hui, quelque 25 000 navires l’empruntent chaque année. Le canal assure le transport de 12 à 15 % du commerce mondial et près de 30 % du trafic conteneurisé entre l’Asie et l’Europe. Associé à l’oléoduc SUMED qui longe son tracé, il participe également à l’acheminement d’environ 9 millions de barils de pétrole par jour. Les revenus générés par cette infrastructure constituent par ailleurs une ressource essentielle pour les finances publiques égyptiennes.

La vulnérabilité de cette route a été rappelée en mars 2021 lorsque le porte-conteneurs Ever Given s’est échoué dans le canal, interrompant totalement la circulation pendant six jours. Cet incident a perturbé près de 9,6 milliards de dollars de commerce mondial et démontré combien une infrastructure unique peut influencer l’ensemble des chaînes logistiques internationales.

Des flux essentiels à l’économie mondiale

Le corridor Bab-el-Mandeb–Suez voit transiter une grande diversité de marchandises indispensables au fonctionnement de l’économie mondiale.

Les hydrocarbures figurent parmi les principaux flux. Le pétrole brut, les produits pétroliers raffinés et le gaz naturel liquéfié empruntent cette route pour rejoindre les marchés européens et internationaux.

Les céréales et les produits agricoles, notamment le blé, le riz et le soja, circulent dans les deux sens entre les grandes zones de production et les régions importatrices. Les porte-conteneurs transportent quant à eux des équipements électroniques, des biens de consommation, des composants industriels et des véhicules assemblés en Asie. Dans l’autre sens, les exportations européennes de machines, d’équipements industriels et de produits chimiques rejoignent les marchés asiatiques.

Selon la CNUCED, toute perturbation du trafic dans ce corridor a des répercussions directes sur la sécurité alimentaire, l’approvisionnement énergétique et l’activité économique mondiale, y compris dans les pays les plus dépendants des importations.

Les conséquences d’une interruption du trafic

Lorsqu’un navire ne peut plus emprunter Bab-el-Mandeb ou le canal de Suez, la principale solution consiste à contourner l’Afrique par le cap de Bonne-Espérance. Cette route demeure parfaitement navigable mais elle allonge sensiblement les trajets.

Selon les itinéraires concernés, le détour peut ajouter entre dix et quatorze jours de navigation. Cette prolongation entraîne une hausse des dépenses de carburant, une immobilisation plus longue des navires et des équipages ainsi qu’une augmentation des primes d’assurance. Les taux de fret progressent également, puisque la même flotte doit couvrir des distances plus importantes.

La CNUCED souligne que ces réacheminements ont accru la demande mondiale de capacité maritime, notamment dans le transport conteneurisé. Le rapport indique également que l’indice de fret conteneurisé de Shanghai a plus que doublé pendant certaines périodes de perturbations prolongées et estime que le maintien durable de taux de fret élevés pourrait alimenter une hausse des prix à la consommation à l’échelle mondiale.

Ces coûts supplémentaires ne restent pas confinés au secteur maritime. Ils se diffusent progressivement dans l’économie à travers les prix de l’énergie, des biens manufacturés et des produits de consommation courante.

Un corridor étroitement surveillé par les marchés

Les négociants en matières premières, les armateurs et les investisseurs suivent avec attention l’évolution de la situation dans la mer Rouge.

Toute dégradation de la situation sécuritaire au Yémen ou dans la Corne de l’Afrique peut entraîner des détournements de trafic vers le cap de Bonne-Espérance. Lorsque ces réacheminements se multiplient, les taux de fret augmentent, les coûts d’assurance progressent et les chaînes logistiques se tendent.

Les analystes estiment que des incidents survenant dans le détroit de Bab-el-Mandeb peuvent produire des effets économiques et géopolitiques bien au-delà de la région concernée. Pour les acteurs du négoce international, le suivi du trafic maritime en mer Rouge est devenu un indicateur aussi important que les données d’inventaire ou les statistiques de production.

Un maillon essentiel du commerce international

Le détroit de Bab-el-Mandeb et le canal de Suez ne sont pas des infrastructures isolées. Ils appartiennent à une chaîne de points de passage stratégiques qui structurent les échanges internationaux et concentrent une part considérable des flux commerciaux mondiaux.

À l’instar du détroit de Malacca ou du détroit d’Ormuz, ils rappellent combien l’économie mondiale dépend d’un nombre limité de corridors maritimes. Leur stabilité, leur sécurité et leur fluidité demeurent des enjeux majeurs pour les États, les armateurs, les traders et les entreprises engagées dans le commerce international.